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Entretien avec Michel Reilhac, créateur et programmateur VR

5 juin 2020

Après le confinement, NewImages Festival continue à donner la parole à ses amis et partenaires. Pour comprendre et accompagner l’aventure intime et professionnelle de celles et ceux qui façonnent les nouvelles images, et pour traverser ensemble cette période charnière.

Michel Reilhac a été le directeur du Forum des images de 1992 à 2002, puis celui d’Arte Cinéma jusqu’en 2012, lorsqu’il choisit de se consacrer entièrement à sa passion : la réalisation de films en réalité virtuelle. Grand amateur de formes hybrides et d’œuvres interactives en tout genre, il est actuellement directeur des Études au College Cinéma de la Biennale de Venise, et programmateur de la section VR : Venice VR du Festival International de Cinéma de la Biennale de Venise [1]. Il était présent à nos côtés dès 2016, lors de l’édition inaugurale du Paris Virtual Film Festival – devenu depuis… NewImages Festival ! C’est avec beaucoup de curiosité et une certaine effervescence que nous sommes allés discuter avec lui des nouveaux outils, formes et défis de la VR…

“À partir du moment où nous allons pouvoir choisir les mondes dans lesquels nous passerons du temps et où nous serons heureux, que va-t’il se passer avec nos identités physiques ? Comment allons-nous continuer à prendre soin de nous ?”

Michel Reilhac au cours d'une expérience VR
Michel Reilhac au cours d’une expérience VR

Où avez vous vécu le confinement ?

J’ai quitté la France depuis plusieurs années et je suis à Amsterdam, où je vis depuis plus de trois ans maintenant. J’ai l’impression d’avoir vécu un confinement à double temps. Ici, physiquement, chez moi, où je me sens très bien. J’apprécie le calme, le temps que je n’avais pas avant pour réfléchir, pour travailler plus en profondeur. Mais j’ai l’impression de l’avoir vécu aussi par procuration, en suivant les nouvelles de France. Mes trois enfants sont à Paris, donc je l’ai vécu aussi à travers eux.

Vous nous avez parlé des lieux physiques de votre confinement… Qu’en est-il des lieux virtuels ?

J’utilise la VR pour mon exercice physique. Je fais du yoga tous les deux jours, et aussi beaucoup de Beat Saber [2]. C’est un entraînement extraordinaire, aussi bien physique – on sort de là complètement crevé – que mental, parce que ça demande une capacité de concentration étonnante ! Je me force à progresser.

Je regarde aussi beaucoup de contenus narratifs ludiques, dont le précurseur a été la série Vader Immortal [3], des récits dans lesquels vous êtes obligé d’agir, de résoudre des problèmes et des challenges pour que l’histoire continue d’avancer avec vous. J’adore ce principe de narration.

A titre professionnel, l’édition de Venise VR sur laquelle je travaille actuellement aura une dimension virtuelle extrêmement forte. J’explore donc beaucoup de plateformes sociales en réalité virtuelle que je compare, teste et éprouve pour décider de la configuration que nous allons donner à notre propre plateforme. Je passe du temps là- dedans, j’en mesure tous les avantages, et aussi toutes les limites.

Comment le confinement a influencé vos projets personnels ?

Je passais les trois quarts de mon temps en voyage avant le confinement et j’en avais assez. D’une certaine manière, le confinement est arrivé pile-poil pour moi, au bon moment pour faire ce travail plus introspectif. Pourquoi je veux faire ça ? Pourquoi je fais ces choses-là ? Les réponses à ces questions sont très intimes et personnelles. Elles ont l’avantage de clarifier les raisons pour lesquelles on fait des choses.

Pour la partie créative de mon travail, les films en VR et les expériences interactives ou immersives que j’imagine, cela m’a permis de voir beaucoup plus clair dans ce qui me tenait à cœur. J’en ai un peu marre du côté policé, clean et propre sur soi de la plupart des contenus VR qu’on voit en ce moment. Depuis deux-trois ans, je suis frappé de voir à quel point l’univers des contenus de la réalité virtuelle est devenu politiquement correct. Comme s’il y avait une sorte de charte imposée, avec des contenus toujours du bon côté du manche… On doit toujours parler du point de vue des immigrés, des opprimés, etc… C’est très important, et je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas le faire, mais il y a un excès. De plus en plus d’œuvres VR que je vois sont animées par ces bonnes intentions et deviennent une forme de pédagogie morale dont j’ai un peu assez. 

J’ai été amené à me poser des questions d’ordre moral pour savoir comment contribuer, en tant que créateur, à une évolution positive du monde dans lequel on vit. Trouver des solutions, sans pour autant tomber dans le prêchi-prêcha moral. Je voudrais explorer plus de contenus provocants et provocateurs, qui ne soient pas toujours du bon côté du manche.

Pouvez-vous nous raconter une expérience qui vous a marqué lors de vos expérimentations avec les plateformes de Social VR ?

Avec la Biennale de Venise, nous devions tenir un atelier VR début mars, au moment où l’Italie est entrée en confinement de manière généralisée. Nous étions contraints d’annuler cet atelier, que j’ai décidé de 1maintenir malgré tout, en réalité virtuelle. En trois jours, nous avons monté un espace privé avec VRrOOm [4] sur la plateforme VR Chat [5], où nous avons pu tenir notre programme et faire tous les ateliers, les rencontres et discussions prévus de manière virtuelle.

capture d’écran pendant l’atelier VR de La Biennale de Venise réalisé avec VRrOOm sur VR Chat

Ce qui était formidable, c’est que nous étions représentés par des avatars fantaisistes. Nous en changions presque tous les jours et nous amusions tous à nous transformer. J’ai été un donut, une boule de billard avec un masque, une plaquette de beurre, une astronef futuriste manga… J’ai été une petite fille campagnarde d’une bande dessinée japonaise ! Et malgré ce côté très fantaisiste, nous avons tenu des conversations très sérieuses autour des projets.

L’avant-dernier soir, nous avons fait une expérience super. Nous avons décidé de nous retrouver pour faire une fête et très rapidement nous avons vu qu’on pouvait chorégraphier une danse à partir de emotes (l’équivalent des emojis sur VRChat, avec la possibilité de mouvement en plus). Nous nous sommes mis à exécuter les mêmes séquences de mouvements, tous ensemble. Nous avons décidé de tous nous habiller dans le même avatar. Nous étions une quinzaine, avec exactement la même apparence à danser en enchaînant les séquences de mouvements à l’intérieur de VRChat. C’était vraiment génial !  

Cette fluidité d’apparence était très ludique et a beaucoup contribué à créer un sentiment de présence, surtout pendant cette fête. Nous avons eu le sentiment d’être ensemble et de partager, quelque chose de très différent de ce qu’on éprouve sur Zoom ou sur Skype et qui m’a m’a beaucoup frappé. Cette expérience a été inspirante pour moi et m’a totalement convaincu sur la pertinence des plateformes sociales. J’ai eu envie d’explorer et de découvrir, de comparer le plus grand nombre possible d’autres plateformes sociales

capture d’écran pendant l’atelier VR de La Biennale de Venise réalisé avec VRrOOm sur VR Chat

Ces outils sont-ils mûrs aujourd’hui – sur un plan fonctionnel – pour l’organisation de festivals, mais aussi sur un plan plus créatif ?

Nous avons aujourd’hui les outils pour faire des séances de travail, des visionnages ou des évènements en ligne, mais nous en sommes encore au tout début. Tout change extrêmement vite. C’est un moment d’explosion, de développement très rapide où les outils d’aujourd’hui seront obsolètes dans un mois ou deux. Cela rend les décisions de design de plateformes compliquées pour les festivals…

Deux champs m’intéressent énormément. Le premier est le design d’avatars. La rencontre et l’interaction entre les gens sont aussi importantes que la possibilité, pour un public distant, de visionner les vidéos 360 et les œuvres en 6DOF. La représentation des participants par des avatars aussi confortables et réalistes que possible est un enjeu clé. Plein de prototypes existent, plein de choses se font, mais nous sommes encore très loin des “digital twins” – ce moment où on pourra être représentés par un véritable double digital de nous-mêmes.

Le côté créatif de ces plateformes est également très important pour moi. Comment on se retrouve ensemble, représentés par des avatars, avec des gens présents de manière distante, mais aussi avec des gens qui pourraient être dans le même espace physique que nous, au même moment ? Cette mixité de présences a un potentiel créatif énorme et je voudrais explorer ce domaine. 

Sur le plan créatif, qu’est ce que vous rêveriez d’avoir sur ces plateformes ?

Ce que j’aimerais le plus, mais ça ne se fera pas tout de suite, c’est de pouvoir en quelque sorte maximiser l’expérience sensorielle d’une réalité virtuelle en ayant l’impression que c’est pour de vrai, enrichir le côté visuel et auditif par une dimension haptique, de toucher et de sensation physique.

Michel Reilhac © DR

La réalité virtuelle n’est pas une expérience physique complètement crédible sur le plan sensoriel aujourd’hui. En même temps, on peut y faire des choses absolument impossibles dans la réalité physique : voler, rester sous l’eau, changer d’apparence physique, bouger, voyager dans des environnements complètement fantaisistes… Le rêve pour moi, ce sera le jour où nous pourrons vivre ces expériences extraordinaires avec une panoplie de sensorialités beaucoup plus large que celle d’aujourd’hui. La duplication la plus avancée possible sur le plan sensoriel du monde réel, avec la possibilité de vivre des choses extra-réelles. J’ai hâte d’être dans une dizaine d’années !

Avec la crise du COVID, les choses quotidiennes de nos vies d’avant – aller au travail, rencontrer les autres, organiser un festival – sont reproduites sur les plateformes virtuelles. Est-ce que nous assistons à une révolution du virtuel, qui, de lieu de rêves et de fantaisie, se transforme en musée, copie carbone de nos réalités d’hier ?

Je ne crois pas que ce soit un renversement pour la réalité virtuelle, c’est juste une option. La réalité virtuelle peut et va être utilisée dans beaucoup de situations très différentes. Il y aura toutes ces possibilités : l’ambition de créer un monde parallèle, dans lequel on pourra faire des choses complètement fantaisistes ou, au contraire, reproduire un monde aussi conforme que possible au monde réel d’autrefois et d’aujourd’hui. Si je suis très nostalgique de mon enfance et que je veux reconstruire la maison ou le lieu des vacances de mon enfance, reproduire la présence de mes cousins et de mes amis, je peux le faire, c’est juste une option parmi parmi tant d’autres. Je pourrai tout aussi bien me construire le lieu d’un rêve obsessionnel que je fais et que je veux absolument reproduire.

S’il y a une révolution, elle concerne d’abord le concept de réalité, qui devient optionnelle. Elle n’est plus donnée comme acquise définitivement. Si je ne me sens pas heureux dans ma réalité physique d’aujourd’hui, je peux passer beaucoup de temps dans des réalités virtuelles où je me sentirai beaucoup plus vivant. La réalité deviendra un mille-feuille où je pourrai naviguer à partir du niveau objectif de ma réalité physique. Cette réalité physique a un poids déterminant – c’est là où je vis et je survis, où je dois manger, boire et dormir. Mais sur le plan psychique, imaginaire et émotionnel, le poids des autres réalités va devenir beaucoup plus grand. Je vais me retrouver de plus en plus à pouvoir choisir dans quelle réalité j’ai envie de passer du temps. Au cours d’une même journée, je pourrai passer dans différentes réalités qui impliqueront un niveau d’expérience de plus en plus profond et complexe.

L’identité est aussi remise en cause. À partir du moment où je peux choisir des réalités dans lesquelles j’évolue, je peux aussi choisir l’identité que j’aurai dans ces différents mondes. Une seule identité que je transporte d’un monde à l’autre et un seul avatar pour me représenter dans toutes les strates virtuelles dans lesquels je vais vivre, si je le souhaite. Ou bien autant d’identités que de mondes. J’aurai donc la possibilité de me libérer du côté fataliste de tout ce qui me détermine sur le plan physique : mon genre, mon âge, ma race. À partir du moment où je peux même anticiper ces données, je peux être n’importe qui, je peux être qui je veux. C’est très puissant, mais aussi très perturbant. Comment est-ce que nous allons gérer ces multi-feuilles de réalités et d’identités possibles ? Toutes ces questions ne sont pas limitées à l’expérience individuelle, mais ont une dimension collective. Ce sera un enjeu psychologique majeur des années à venir.

Est ce que les tendances les plus physiques de la création VR actuelle, comme les installations, sont menacées de disparaître ?

Ce sera une question vraiment pratique, d’hygiène, pendant un moment : comment être sûr à 100% de ne pas se contaminer les uns les autres ? Si on considère que ce problème peut être réglé, on continuera de voir des expériences dans des lieux de VR permanents, avec des installations complexes, avec parfois des performeurs réactifs où des machineries et des gadgets reproduisent les sensations et les mouvements physiques.

Il y a un parallèle très intéressant avec le Forum des images. Quand j’en ai pris la direction en 1992, Internet n’existait pas encore. J’ai dit à tout le monde : « Nous devons être les premiers à être présents sur Internet ! Ouvrons un lieu équipé d’ordinateurs pour permettre aux gens d’y accéder”. On a ouvert cet Internet-café, le tout premier à Paris. Ça a été un gros succès pendant deux ans et demi, peut-être trois ans, puis on a fermé. Le café n’avait plus aucune raison d’être, les gens étaient équipés avec des ordinateurs et des abonnements personnels, ils n’avaient plus besoin de venir dans un lieu public pour écrire des emails ou consulter Internet.

Beaucoup de lieux d’arcade publics, de VR, vont être confrontés à la même évolution. Les gens vont s’équiper de leur propre casque et à ce moment là, on aura moins besoin de lieux publics –  sauf des lieux vraiment spectaculaires pour les installations très grosses et complexes, ainsi que pour les projets qui appartiennent au domaine du spectacle vivant.

L’économie mondiale est très impactée par cette crise sanitaire. Quelles sont selon vous les perspectives pour la VR dans ce contexte ?

Dans le domaine qui n’est pas le nôtre, le business, la création industrielle et scientifique internationale, la VR va exploser – et c’est déjà le cas – en tant qu’outil de travail à distance. Les entreprises prennent conscience que c’est rentable. Il y a une grande cohérence, légitimité et opportunité à s’équiper pour faire travailler ensemble des équipes internationales. La VR continuera ce développement très fort : la crise a montré son efficacité et son opportunité économiques.

Sur le plan social – réseaux sociaux particulièrement – on se rend compte que la VR est un meilleur outil que Zoom, par exemple. Elle nous permet d’être plus proches, présents et intimes. On peut faire plus de choses ensemble quand on est dans un univers VR. Dans le domaine de la mode, le nombre de défilés virtuels qui ont eu lieu pendant la dernière Fashion Week est impressionnant ! Saint-Laurent a annoncé qu’il quittait le calendrier des défilés de mode pour reprendre sa liberté. Nous allons assister à des démantèlements de systèmes en faveur de ces usages fluides, plus économiques et réalistes pour le rythme de vie des entreprises.

Dans notre domaine créatif et artistique, ce sera plus long. Pour le moment, l’économie de ces œuvres tourne autour de lieux publics et encore très peu autour de plateformes pour des consommations individuelles. Nous allons certainement avoir un ralentissement au niveau des financements, ces œuvres n’ayant pas encore de véritable marché. Ce marché de distribution pour les œuvres artistiques reste à créer, avec des plateformes qui soient l’objet d’une véritable curation, chose où les festivals peuvent jouer un rôle très important ! 

Vous avez beaucoup travaillé sur l’importance du design de présence dans les œuvres en réalité virtuelle [6]. Si vous deviez créer un récit autour de la pandémie actuelle, quel type de présence imagineriez-vous pour le spectateur ?

Ce serait intéressant de réfléchir au type de présence qu’on aurait si on racontait une histoire du point de vue du virus – si nous étions, nous, le virus. Ca pourrait être marrant de voir, si je suis le virus : comment je le personnifie ? Quelles intentions je lui prête ? D’où vient-il ? D’imaginer un contexte, une origine où il n’est pas forcément un agent déterminant… Evidemment, ce serait complètement différent si le virus était consciemment créé par des humains, pour je ne sais quel motif… Dans ce cas là, ce serait intéressant de se poser la question de savoir si je me matérialise ?

schéma extrait des recherches sur le design de présence de Michel Reilhac © Michel Reilhac

Pour jouer le jeu jusqu’au bout, ce qui m’amuserait, ce serait d’écrire une histoire où le spectateur serait le virus. Il serait matérialisé et verrait l’interaction avec les humains à une échelle microscopique, mais aussi en s’agrégeant à d’autres pour accéder à la perception à échelle humaine. Jouer sur un point de vue réel où au départ le virus ne serait pas perçu par des humains qui progressivement, arriveraient à le discerner et à le voir.

Quel message avez vous pour la communauté VR ? 

Nous tous, qui travaillons dans l’exploration de la réalité virtuelle comme nouveau média, provoqués par la crise du COVID, avons une véritable responsabilité, peut-être plus que d’autres artistes. Il nous incombe d’inventer non seulement un langage et des nouvelles technologies, mais une finalité. À la différence de beaucoup d’autres formes artistiques qui visent à représenter le monde, notre domaine, comme art et comme langage propose d’une certaine manière une duplication du monde. Cette expérience du monde va devenir de plus en plus totale et réaliste, même dans des environnements totalement fantaisistes.

À partir du moment où nous allons pouvoir choisir les mondes dans lesquels nous passerons du temps et où nous serons heureux, que va-t’il se passer avec nos identités physiques ? Comment allons-nous continuer à prendre soin de nous ?

Il faut que nous soyons conscients de ces enjeux absolument passionnants, créativement incroyables, mais aussi porteurs de troubles. Notre challenge créatif est de penser cette nouvelle expérience du monde comme l’alliance de toutes nos identités possibles, de tous les mondes possibles : harmonie et enrichissement, plutôt qu’échappatoire.

NOTES & HYPERLIENS
[1] plus d’informations sur la section VR : Venice VR du Festival International de Cinéma de la Biennale de Venise 2020 en ligne ici
[2] le jeu VR Beat Saber est en ligne ici
[3] la série VR Vader Immortal est accessible en ligne ici
[4] la plateforme VRrOOm est accessible en ligne ici
[5] la plateforme VR Chat est accessible en ligne ici
[6]La conférence Michel Reilhac: Designing Presence in Immersive Reality (2018) est accessible en ligne ici.